Peur & Courage

Terrasser le dragon

17 août 2016
Archange

Voici un extrait du livre “Victime des autres, bourreau de soi-même” du psychanalyste Guy Corneau. Il y utilise l’image d’une lutte avec un dragon pour décrire les différentes étapes que l’on traverse dans cette introspection…

Le dragon se mobilise dès que vous entreprenez votre recherche. Il va dresser devant sa caverne un grand miroir et le tourner contre vous. Ce miroir a la propriété d’être recouvert d’une sorte de brouillard qui confond les assaillants. Voici la première épreuve. En approchant de la caverne vous ne verrez rien d’autre que vous-même et vous vous demanderez ce que vous êtes venu faire là. Tout à coup, la nature même du problème auquel vous vouliez vous attaquer vous échappera. Comme lorsqu’on va chez le médecin et que, une fois sur place, on a plus mal.

(…)

Une chose est sûre, vous avez maintenant besoin d’une bougie pour y voir un peu plus clair. Dans les vrais contes de fées, cette bougie est le produit du courage, de la détermination et du discernement fondus ensemble, car le héros sait qu’il est lumière. Mais comme les héros et les héroïnes ne sont plus ce qu’ils étaient, vous sentirez croître en vous le besoin d’un peu d’aide extérieure.

Votre élan de liberté, sans parler de vos angoisses, vous jettera dans les livres de psychologie. Vous voudrez faire de la méditation, du taï chi, de la visualisation. Vous fréquenterez des maîtres spirituels, des psys, des médiums. Vous prendrez des temps de retraite, avalerez beaucoup de vitamines, ferez des diètes, et j’en passe. Avec un peu de chance, car il en faut tout de même un peu, la flamme de la conscience s’allumera.

Vous aurez alors l’impression de savoir un peu mieux ce qui vous arrive et où vous en êtes. Premier répit, premier lâcher prise. Bien entendu, au début il s’agit d’une toute petite flamme tremblante, mais elle va quand même faire toute la différence. Parce qu’après ça vous pourrez voir à qui vous avez affaire. La quatrième épreuve vous guette. Elle a pour nom la consternation.

Vous allez d’abord voir la silhouette immense du dragon se profiler dans la pénombre puis vous vous rendrez compte que les anneaux du serpent forment les murs mêmes de la caverne. Autrement dit, le personnage vous entoure de toutes parts. Vous êtes au beau milieu d’un serpent lové autour de vous. Vous réaliserez d’un seul coup que votre liberté est nulle. Le serpent a toujours été là et vous en avez toujours été prisonnier.

(…)

Les écailles du monstre sont autant de petits miroirs sombres qui vous renvoient tous une image peu reluisante de votre vie. Ce sont les miroirs de l’ombre. Ils vous convient à un examen de conscience sans fards. D’un fragment à l’autre, vous découvrirez comment vous avez construit votre propre malheur. Comment à force d’atermoiements, vous avez réprimé votre goût de vivre et oublié l’essentiel : l’homme ou la femme libre que vous êtes.

Vous pouvez passer des années dans le dédale de ces petits miroirs. Car, même si le séjour est très inconfortable, on ne peut progresser qu’à petit pas. À mesure qu’on avance, la puanteur s’accroît et le dragon tente de vous étouffer en resserrant ses anneaux. Vous aurez des visions terrifiantes au cours desquelles vous tuerez vos proches. Vous crierez pendant votre sommeil, vous vous éveillerez en pleurant. Rien ne vous sera épargné. La peur, l’horreur, la terreur paralyseront chacun de vos pas ; elles vous démembreront avec plus d’efficacité que le plus habile des chirurgiens. Vous aurez l’impression de voler en éclats.

Vous verrez votre lâcheté, votre hypocrisie, vos manipulations, vos jugements impitoyables. Vous prendrez conscience de votre complaisance et de votre rage. Votre amour de la guerre, votre jouissance dans la maladie, votre capacité de tuer, votre vide, votre haine, votre exhibitionnisme, votre égocentrisme, vous verrez tout ce que vous avez toujours souhaité que les autres voient en eux… et ne voient jamais chez vous. Certains jours, il vous semblera frôler la folie. La fibre même de votre être sera défaite à force d’avancer dans cette chaleur froide, dans cette humidité sèche, dans cette puanteur parfumée.

Jusqu’à ce que, épuisé, vous déclariez forfait. Jusqu’à ce que vous abandonniez toutes vos postures, et le courage, et la détermination, et la persévérance, et la bougie et tout ce que vous avez appris. Jusqu’à ce que vous vous déclariez battu à plate couture. Pire encore, jusqu’à ce que vous vous fichiez éperdument d’être vainqueur ou vaincu, battant ou battu.

(…)

Vous serez alors assailli par la plus formidable attaque de doute, de peur et de culpabilité que vous ayez jamais connue. Maintenant qu’il risque de perdre sa victime, le dragon réagit. Vous entendrez ses cris stridents évoquer en vous la douleur insupportable d’une mère ou d’un enfant. Vous aurez l’impression de renoncer à la vie même. Vous ne devez pas vous laisser attendrir, cela vous tirerait immédiatement en arrière. Il vous faut assumer pleinement le geste que vous faites. Si vous résistez à l’appel des pleurs et maintenez votre volonté d’en finir avec le chantage, la possessivité et la jalousie, vous sentirez les liens céder peu à peu et le dragon blessé relâcher son emprise.

En tranchant la tête du dragon, vous tranchez votre lien au passé et votre compulsion à chercher à l’extérieur la solution à vos besoins. En tuant le dragon, vous renoncez à votre propre grandeur. Vous coupez le cordon ombilical de vos peurs. Vous ouvrez en vous-même un espace de liberté et d’autonomie réelle.

Vous saurez instantanément que l’enfance est finie, que ce ne sera plus jamais la faute des autres, que vous venez de prendre votre vie en main et que vous êtes désormais seul maître de votre destin. Vous direz adieu à la douce irresponsabilité qui a été la vôtre jusqu’à maintenant.

(…)

En contemplant votre nouveau domaine, vos yeux s’emplissent de douceur et de compassion, des yeux qui ont vu toute la misère du monde et la tolèrent sans juger, des yeux qui voient à travers les êtres, des yeux qui ne trichent pas. Avec ces nouveaux yeux, vous verrez le cœur de votre mère et vous serez touché aux larmes. Vous verrez le cœur des êtres qui vous ont entouré pendant votre vie et vous comprendrez qu’ils vous voulaient du bien, malgré les coups, malgré les négligences.

Vous aurez les yeux d’une mère qui aime. Vous aurez les yeux de l’amour. Vous saurez à travers ces yeux que vous avez été aimé et que vous avez aimé. Ne serait ce qu’une heure, ne serait qu’une seconde, vous avez été un enfant du désir et de l’amour. Et par la grandeur de cette seconde, tout sera réparé. Le reste, ce sont des détails, des ajustements. Ça ne veut rien dire. Vous n’aurez plus d’yeux que pour l’amour triomphant, l’essence même de tout ce qui est.

Vous serez devant le secret même de votre origine. Vous pourrez ouvrir votre cœur, reconnaître l’amour profond que la vie a eu pour vous, qu’elle a toujours et encore. Si vous ne pouvez assumer cet amour, votre esclavage continuera car c’est la haine qui fait la force de vos liens avec le dragon. Il n’a jamais eu d’emprise sur vous, il n’en a jamais eu d’autre que celle que vous lui avez permis d’avoir en inventant l’histoire de votre enchaînement.

Vous réaliserez que vos parents, vos enfants, vos patrons, vos amis vous reflètent parfaitement. Ils sont ceux dont vous aviez besoin pour évoluer et apprendre à vous détacher. Vous réaliserez qu’ils vous ont poussé à devenir vous-même et vous les aimerez. Sans conditions, vous les aimerez. En faisant la paix avec votre passé, vous entrerez dans le moment présent, vous deviendrez ce petit coin de ciel bleu et par lui vous prendrez possession du ciel.”

 

Victime des autres, bourreau de soi-même

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4 Commentaires

  • Répondre Amandine L. 7 septembre 2016 à 11 h 05 min

    Quel extrait percutant ! Le développement du combat avec le dragon du Chevalier à l’armure rouillée, effectivement !
    Merci de cette publication… éclairante.

    • Répondre Olivier - Tréma & Trauma 7 septembre 2016 à 20 h 55 min

      Merci Amandine !

  • Répondre PM 3 janvier 2019 à 11 h 02 min

    Bravo pour ce blog unique en son genre
    Qu’il puisse aider les nombreuses personnes ayant à vivre avec ce fardeau

    • Répondre Olivier - Tréma & Trauma 3 janvier 2019 à 11 h 55 min

      Merci pour votre message, j’espère aussi que mon témoignage permettra à d’autres personnes de s’en sortir

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